JEAN-LOUIS AUBERT
Biographie


12 avril 1955 :

Naissance de Jean-Louis Aubert à Nantua. Une petite enfance passée dans le Jura où il découvre, vers l’âge de quatre ans, un piano autour duquel il tourne et tapote en continu. A dix ans, c’est la rencontre avec sa première guitare et accessoirement avec le manche à balai qui lui permet de singer avec ses potes le jeu de scène des Beatles. Il y a aussi déjà la musique des Stones qui le percute, l’album de sa sœur « Out of our heads » tournant en boucle sur la platine.
Premier morceau joué à la guitare : « Mrs Robinson » de Simon and Garfunkel. On a fait pire… Première chanson jouée en accord selon le jeune Jean-Louis lui-même : « What I say » à la guitare boogie.

A 12 ans, toute la petite famille se retrouve logée dans la Région Parisienne du côté de Senlis. Jean-Louis écoute les Who et se rend à son premier concert, au théâtre des Champs-Elysées pour la sortie de l’opéra-rock « Tommy ». Il s’y précipite évidemment pour y entendre « I’m free » et ressort totalement essoré par la prestation du groupe qui fait allègrement franchir le mur du son à un public en transe.

La vie lycéenne s’organise, avec l’amitié en fondation essentielle et la contestation en supplément au programme. Dans ces années post-soixante-huitardes, il y a aussi la faculté de Vincennes où Jean-Louis est inscrit en musicologie. Il joue aussi dans des premiers groupes de garages qui ne durent parfois qu’une journée. Les guitares dans le dos, Jean-Louis et ses potes inventent chaque fin de semaine un remake de « Easy Rider ». Puis c’est la rencontre au sommet avec Louis Bertignac et Richard Kolinka. Premiers concerts improvisés dans une 4L, dans les caves, et les rallyes des jeunes gens bien élevés du 16ème arrondissement. Jean-Louis n’est pas encore chanteur, jusqu’au jour où il enregistre avec Richard et Daniel Roux un premier 45 tours chez WEA « Et j’y vais déjà » sous le nom de Semolina. Il y est aussi question de « Plastic Rocker » :
« Sur un décor en plastique, je chante mon rock synthéthique ».

Il paraît que le producteur visionnaire de cet obscur objet vinylique aurait dit à Jean-Louis : « Toi, tu seras chanteur de rock ».

Aussitôt dit aussitôt fait, même si seulement 500 exemplaires vendus viennent sanctionner l’histoire... Mais le destin est en marche. Le 12 novembre 1976 aux alentours de 21 heures, au 261 boulevard Raspail, naît Téléphone (devant 600 personnes). Le groupe qui n’a pourtant pas encore trouvé son nom révèle une énergie à revendre dans une France assoupie sur ses acquis de variétés à paillettes. Et comme dans toutes les belles histoires qui forment les grandes légendes, lorsque le bassiste en rupture amoureuse déserte l’aventure de ce concert improvisé, Louis appelle à la rescousse un joli brin de fille au caractère trempé et aux doigts experts dans le maniement de la basse pour offrir à la rythmique une identité sans pareille. Bienvenue à Corine Marienneau et à cette soudaine alchimie qui ne va plus se démentir. On repère aussi déjà dans les loges un certain François Ravard qui sera bientôt le cinquième homme malin et décidé du premier groupe de rock français. La saga Téléphone est en marche…

13 novembre 1976 - 21 avril 1986 :

Un groupe, une légende, une affaire de cœur aussi.
Il y a eu un avant et un après Téléphone. Parce qu’il fallait bien que la jeunesse d’ici s’enrage et trouve une conscience en éveil. « Dure limite », résumé lapidaire d’un état des lieux clairvoyant. Téléphone écrit son scénario. Une histoire échaffaudée sur le sentiment spontané d’authenticité, la belle aventure avec ses très hauts et quelques bas, avec l’exigence au bout de chaque accord, l’envie d’être partagé entre le plaisir de la sueur et la responsabilité parfois lourde d’incarner à eux seuls le rock français. « Un autre monde » jusqu’au bout. La raison d’être de cette amitié, de cet impressionnant savoir-faire aussi. Télephone a réussi l’impossible : savoir crier la ferveur d’une utopie pour finalement l’ancrer dans une réalité. Jusqu’à venir troubler le marché du disque.

Cinq albums studio en progression constante, un live, des pressages étrangers, des concerts ici et ailleurs (comprenez hors de nos frontières qui dessinent l’exception culturelle). Nos pierres qui roulent à nous sont désormais dans l’histoire de la musique hexagonale. Ils l’inventent en quelque sorte… Pas « à la manière de » comme certaines mauvaises langues pouvaient le dire ou l’écrire à l’époque. Parfaitement tranchants, singuliers, sincères, en symbiose avec les gènes d’un pays qui s’était enfin épris pour le mouvement. Pour l’heure le groupe, ce groupe si différent, allait mettre en lumière ce sens inné pour le collectif dans un monde où la musique ne se partageait guère. Philippe Constantin, éclaireur malin de toutes les musiques émergentes ne tarda pas à repérer le groupe :
« Je ne pensais pas alors qu’un groupe made in France puisse trouver le succès et la crédibilité sur le long terme dans un pays où seul le public semblait aimer consacrer les artistes en solo… ».

Les abonnés au Téléphone furent nombreux, les déçus de de la coupure définitive de la ligne peut-être encore davantage que les ventes de disques ne le laissaient croire. Comme si cette dépëche A.F.P. du 21 avril 1986 marquait la fin d’une époque, la mort aussi d’une certaine manière des grandes utopies nées dans le lit contrasté et défait des années 70. Dernier message pour les souscripteurs : « Le jour s’est levé ». Tube au Top 50 des p’tits clous d’alors et l’envie de croire à une blague à part. Il sera toujours temps de réfléchir à ce qui ressemble à une scission. Louis Bertignac et Corine forment les Visiteurs et offrent « Ces idées là ». Jean-Louis Aubert et Richard Kolinka composent avec une énergie émouvante et lapidaire « Juste une illusion ». Cela sonne comme un bon vieux Téléphone des années d’insouciance, mais c’est déjà une autre histoire. Nous sommes en juin 1986. Jean-Louis est au chant et aux guitares, Richard Kolinka à la batterie, Feedback aux percussions, Marine Rosier aux claviers et Daniel Roux à la basse. On ne se défait pas comme cela d’une vie et de ses fondations.

1er mars 1987 :

Sortie du premier album Aubert’n’Ko. Pas tout à fait seul, Jean-Louis a besoin des battements progressifs du plaisir rythmique de son frère d’armes Richard. Le titre est explicite « Plâtre et Ciment ». Il y a la conscience aiguë d’un chantier musical et humain en devenir. Un chantier à arpenter, à imaginer, à diriger pour construire la bonne architecture musicale qui doit faire oublier le succès colossal de la première histoire. Jean-Louis Aubert s’affirme en maçon suffisamment humble pour être toujours honnête :
« Encore des plâtres à essuyer
Encore des brèches à colmater
Du matériau, il nous en faut
Plâtre et ciment
Encore des larmes à éponger
Encore de la sueur à couler
Mais pleure pas au- d’ssus du mortier
Plâtre et ciment »

Tout un programme, un cahier des charges à honorer. Et sans plan de travail. Il fallait se retrousser les manches, faire preuve d’humilité et avoir un goût prononcé pour les recommencements. La voix de Jean-Louis Aubert est toujours cet argument qui porte le propos avec une grâce aérienne. Toujours entre deux eaux, deux sentiments, elle habille l’envie d’être précis et juste. Enregistré et produit par David Tickle à l’exception de « Juste une illusion » et « Oui et non » -premier 45 tours produit par Steve Levine qui marquait ce redémarrage -, l’album oscille entre l’énergie brute d’une entreprise qui veut s’affirmer comme efficace dans sa volonté de reconstruction et l’émotion naturelle d’une telle aventure qui pour certains pouvait paraître improbable. Jean-Louis Aubert affiche sa détermination et son envie d’être à la hauteur de la rénovation et de la renaissance. Combien sont-ils, les leaders charismatiques de groupes de légende, à avoir réussi le passage jugé impossible de l’épreuve en solo ? Dès ce premier essai, on sent de façon indicible que le pari est en passe d’être réussi. Parce qu’il n’est nullement question de renier d’où il vient et d’être quoi qu’on en dise en paix avec son passé, Jean-Louis Aubert joue la sincérité, l’immédiateté et le désir d’être perçu comme toujours avec la rage vissée au corps. « Tel est l’amour (mon amour) » pour dire aussi que s’engager, c’est aussi cela. Si les fondations restent les mêmes, toute la partie visible va changer. Sur la pochette bleutée, Aubert affiche un air à la fois conquérant, hurleur et conscient de l’ampleur du chantier à reconstruire. Expression volontaire de la méthode Coué. Son destin ne lui échappera pas. Il y a le disque bien sûr, les tubes radiophoniques comme l’impeccable « Les plages », mais la scène reste l’objectif essentiel qui facilite la renaissance. Rendez-vous est donc donné au public au Bataclan du 5 au 14 mai 1987, où pour l’occasion le divin guitariste Le Baron rejoint cette petite entreprise qui augure aussi d’une suite musicale moins stonienne et largement plus funky et physique.

11 septembre 1989 :

« Bleu, blanc vert », demandez le programme. Comme dans ces slogans imaginés par un esprit élevé dans le sens de la hauteur. C’est l’album de la rupture. Et des portes ouvertes. Donc forcément double dans sa dimension. Peut-être aussi pour tenter d’alanguir le rock naturel de Jean-Louis Aubert. Un double album pour marquer que l’inspiration foisonnante est bien à l’ordre du jour d’un Jean-Louis Aubert désormais transfiguré et délesté d’un passé glorieux qui pouvait devenir un passif. Pour preuve, Aubert assume enfin d’être seul pilote de ses émotions musicales. Il laisse sur le bas-côté de la pochette le N’Ko de Kolinka rassurant de ces longues années où il était bon de se répéter qu’ils étaient deux noms qui allaient si bien ensemble. Plus dansant, moins brut, allant visiter d’autres contrées musicales moins binaires, ce double manifeste écolo et sensuel est une profession de foi pour une alternative (titre de l’une des chansons du disque) bienvenue et salutaire. Produit par Jean-Louis Aubert lui-même qui prouve que la prise de confiance est bien là, enregistré et mixé par Peter Martinsen (ingénieur du son qui travaillait avec Jesse Johnson, l’ancien guitariste de Prince), l’album profite avant tout de l’apport « funk attitude » du guitariste Le Baron. Une sensibilité qui n’ignore en rien le son de Minneapolis et qui semble avoir été cruciale. Les appels d’airs sont aussi largement autorisés. Aubert fait ainsi entrer dans son singulier capharnaüm sonore de nouvelles identités. Des chœurs chaloupés de Princess Erika et de Violon sur le torride « Locataire », la voix primale de Guesh Patti sur cette scène de ménage musicale « On peut s’aimer », la guitare slide de l’essentiel Paul Personne sur « Le grand saut » dédié à Jean-Charles Daclin -le gros son d’autres guitares appartenant à Axel Bauer- et les percussions abrasives de Louis Cesar Ewande sur « Attentat ». Chacun à sa manière ouvre ainsi un chant des possibles jusque-là inexploré. Le propos est simple et presque visionnaire à l’époque où l’écologie politique n’est qu’une vaste utopie. La terre s’abîme et ses hommes avec. L’écriture de l’auteur Aubert s’est aussi sérieusement affinée. Presque féminisée dans son expression agile et moins cliché peut-être que par le passé… « Le long de l’eau » est au rock ce que le « Pont Mirabeau » fut à la poésie. Un poème de Boris Vian « Ils cassent le monde » est sollicité pour être mis en musique. C’est assurément avec « Voilà c’est fini » que le grand public élevé aux accords mineurs de la radio retrouve Aubert en héros fragile de la ballade moderne. Les plus sensibles y verront une chanson de rupture amoureuse touchant le privé, les plus fidèles à la ligne du parti Téléphone y trouveront là la vraie chanson testament d’une époque à jamais révolue. Le clip de la chanson, fabriqué à partir de photocopies couleur retouchées au crayon pastel puis refilmées avec une des premières webcam, marque un vrai sursaut dans la création de cet objet promotionnel qui trouve là de vrais accents de noblesse et d’émotion.

Trois Cigale en mars 1990 ne suffiront pas à convaincre le public que désormais le vert lui va si bien. Il reprend d’assaut l’Olympia pour un soir le 18 mai. En plein désastre de l’épidémie du Sida il émeut aussi tous les combattants de l’amour avec « Sid’Aventure » qui va bientôt le rapprocher d’une « vigilante » de tous les instants : Barbara. Mais pour l’heure de la sortie de ce dernier single extrait de l’album, Aubert fait à ses fans un cadeau d’une bouleversante portée. Il publie une version griffée par l’émotion du classique « Je suis venu te dire que je m’en vais » de Serge Gainsbourg. Il l’enregistre à quelques semaines de la mort de l’homme à la tête de chou à l’occasion d’une émission de télévision « Les grands » pour France 3 en 1991, faisant mentir du même coup ceux qui affirmaient un peu vite que Jean-Louis Aubert tatoué par sa posture rock’n’rollienne ne pouvait évidemment pas laisser parler son potentiel émotionnel en tant qu’interprète. Il était une fois aussi une figure dans le paysage du rock Français qui justifie que l’on sollicite Jean-Louis Aubert à participer au tournage d’un vidéo-clip en faveur de la protections des Indiens d’Amérique du Nord, réalisé par Julien Temple au côté d’un aéropage de rock stars anglo-saxonnes. Jean-Louis Aubert existe et peut faire diversion pour fêter les dix ans de sa maison de disques Virgin où pour l’occasion il reprend « La jalousie » des Rita Mitsouko et ainsi valider cette idée que « chaque époque rêve la suivante ». Mais parfois le passé revient plus vite qu’il n’y paraît et Virgin France rétablit la ligne de Téléphone, avec un double album sobrement intitulé « Rappels », remportant un succès au-delà de toutes les prévisions puisqu’ils sont plus de 600 000 à souscrire sans hésiter à ce réabonnement.

23 octobre 1992 :

Jean-Louis Aubert s’enferme sous la terre, dans une sorte de cave près de Pigalle dans un curieux studio douze pistes. On se croirait dans un bateau, avec un intérieur tout en en bois. Nous sommes précisément à l’hôpital Ephémère, lieu mythique où tous les musiciens enragés ou alternatifs ont pris leurs quartiers de compositions ou de répétitions. A l’entrée de ce grand espace remanié une signalétique harponne Jean-Louis : « Silence H ». « H » avec beaucoup d’air pour le dire, « H » comme humain ou humide. H qui inspire et qui aspire. Les autres significations de la lettre resteront à libre disposition des futurs clients de cet album épris de paradis artificiels. C’est dans ce « bateau sous la terre », titre d’ouverture du disque, que Jean-Louis Aubert s’improvise capitaine d’un vaisseau qui pourrait paraître fantômatique mais qui rivalise allègrement avec la ville (Budapest) et le petit homme assis en contre-champ sous la figure de proue, adossé à une grenouille, joue les doubles de l’artiste. Embarquement pour Cythère ? « Dans notre bateau, sous la terre, la condition sine qua rien, savoir se satisfaire de presque rien… ». Lucide ascendant optimiste tout de même. Ce qui évite de parler de l’âge de raison qui fait redouter la longévité au rock’n’roll. Démarrée pendant la guerre du Golfe, l’immersion semble irréversible sur l’instant. Eviter le feuilleton en continu de la guerre des étoiles en zapping forcené pour retrouver aussi des sensations adolescentes, à fleur de peau, et sortir de l’emprise du Prince de Minneapolis. Davantage petit prince de la musique, il s’interroge sur le futur et du fond de la cale de ce bateau enfoui sous la terre, il rappelle en toute simplicité qu’il est à nouveau l’heure d’être en éveil. « Temps à nouveau » est un vrai tube commercial et radiophonique. Un vrai credo aussi, et en ces temps troublés c’est comme de la musculation en accéléré pour des esprits guettés par l’abime du néant. Le vent de la musique et de l’esprit souffle toujours sur celui qui incarne encore trop souvent un passé glorieux. Désormais, demain est un autre jour. Après « La bombe humaine », Jean-Louis Aubert signe la bombe « H », l’homme et l’état du monde étant au centre des pérégrinations de ce vagabond de l’esprit. Un esprit fin qui ne sermonne pas, qui ne s’impose pas en donneur de leçons mais qui pose comme un art cette volonté de poser des questions. En témoigne « La question » : « Et l’infini n’existe pas, ni son contraire/Peut-être sommes-nous l’anti-matière/Et la matière se fout de nous… ». L’amour des mots chez Jean-Louis Aubert progresse avec la maturité de l’homme en solo. « Les mots » proclamés simples, salvateurs, sensibles, pudiques, profonds et puisés dans les fonds de mer, forgent une spiritualité de plus en plus bouillonnante. L’homme (le successeur ? le fils spirituel ?) touche du bout des doigts de musicien l’universel. Bien identifié comme la fondation essentielle. Comme pour contrecarrer aussi les tentatives de récupération des philosophies trop fin de siècle pour être désintéressées. Jean-Louis Aubert s’impose multi-instrumentiste, prend même parfois la batterie de Richard qui dans ces moments-là prête sa voix. En suspension dans cet abri aquarium protecteur, les guitares sont fluides, les harmonies liquides, les musiciens jouant comme des poissons dans l’eau. Et les invités encore prêts à jouer chacun à leur tout l’immersion : Paul Personne, Le Baron, Princess Erika, Violon et les Voix Bulgares. Album de tous les succès, « H » lui fait retrouver le Zénith le 2 avril 1993 ainsi qu’une tournée qui le replace en première division. Métamorphosé, Jean-Louis Aubert revient sur terre avec une sérénité éblouissante, celle d’un homme touché par le ciel et le manque d’oxygène du mont Jirira où pour les besoins d’un clip l’artiste en mouvement semble définitivement être passé de l’avoir à l’être.


14 octobre 1994 :

Sortie de l’album live « Une page de tournée » avec pour les fans un livret de photos signées Thierry Ladeuze en édition limitée. Une façon de ne plus regarder en arrière même si pour l’occasion on retrouve de magnifiques versions des classiques de Téléphone comme « La bombe humaine » ou « Crache ton venin ».Il y aura également ce plaisir presque intact de se retrouver en trio pour un mini-tournée unplugged avec les complices des débuts d’avant Téléphone, Richard Kolinka et Daniel Roux. Mais alors que Louis Bertignac poursuit à son tour sa route en solo, il fait la surprise, lors d’un concert au Bataclan ( tiens tiens, ici même où Jean-Louis Aubert avait essuyé les plâtres de son chantier renaissant), d’inviter Corine, Richard et Jean-Louis qui se retrouveront huit ans après la coupure de leurs liens pour offrir à un public médusé cinq des classiques du groupe Téléphone. Une façon de dire aussi qu’il n’y a pas de projets de reformation en ligne de mire et que seule l’improvisation du moment peut permettre de renouer avec une histoire à jamais soldée.

Jean-Louis Aubert est de toutes les façons déjà embarqué dans une autre histoire. Presque « Un autre monde ». Celui de la longue dame brune, Barbara, cette femme qui chante et qui prend dans sa danse des sept voiles la poésie de Jean-Louis Aubert pour l’aider à offrir aux « barbares » un dernier disque avant de s’éclipser sur la pointe de ses pattes d’oiseau. Elle disait de lui qu’il était un ange. Elle l’accueille sous ses ailes pour offrir à sa vigilance naturelle un souffle de jeunesse et d’insolence. Il est près d’elle à Précy, dans sa maison qui protège de toutes les pressions du monde en vacarme. Il joue avec elle la musique en hypnose de la chanson « Le Couloir », peinture pudique des labyrinthes d’hôpitaux. Il laisse « Il était un piano noir » lui dessiner la musique de « Vivant poème », et lui offre comme un don d’amour « Le jour se lève encore » qu’il reprendra en partageur (au niveau de l’écriture des droits) sur son prochain disque. Ce fut le dernier disque de Barbara, une sorte de première aventure pour un enfant du rock qui se trouve tout à coup aimanté par la puissance des spectres d’une chanson qui trouve logis au Panthéon des classiques. Une rencontre aussi qui lui apprend que madame promène son cul sur les remparts du rock’n’roll bien plus facilement que bien des baby boomers engraissés à la culture M.T.V…

29 avril 1997 :

Jean-Louis Aubert est un peu synonyme de nouveau départ perpétuel. Sa vie musicale est faite de sauts de l’ange en permanence. Il fallait bien sûr sortir de l’ombre tutélaire de Barbara, mais en même temps il fallait inventer un dernier tour dans cette ombre et lumière de la femme oiseau, avant que l’Aigle Noir ne s’envole définitivement. « Le jour se lève encore » et « Vivant poème » seront donc du voyage en visiteurs à « Stockholm ». Il y a aussi cette satané « rock’n’n’roll attitude » qu’on lui ressert systématiquement alors que la musique a changé. Les oreilles du petit prince du rock écoutent aussi bien Björk et Tricky que Radiohead. Il mûrit aussi, et les doutes qui le traversent forment une nouvelle raison d’être qui confine à retrouver le goût des aventures créatives sans concession : « Le doute rend la critique plus vive : on a moins de vérités à remettre en cause. J’ai foi en la fragilité, elle contient plus de force que la force elle-même… » dira-t-il au quotidien « L’Humanité » dans le circus promotionnel de ce nouvel opus. Départ donc pour le Grand Nord après l’ambiance quasi-amniotique du précédent « H ». Stockholm où il croise des blacks suédois en ascension, Gordon Cyrus, mais aussi Ronny Lathi (Neneh Cherry), le divin Ian Caple (Tricky, mais aussi pour la France Alain Bashung et Autour de Lucie entre autres…) et Doc Mateo le sorcier du son de l’entreprise amoureuse et sensorielle du groupe Lily Margot. Ainsi Jean-Louis Aubert joue à casser ses propres habitudes. Il devient le metteur en musique de l’album d’un nomade. Européen à sa manière : Paris, Angleterre, Suède, Belgique. Et pour la première fois cette idée novatrice que c’est Jean-Louis qui s’ouvre aux autres et non le contraire. Voyages dans des espaces différents, au centre de sensibilités différentes et toujours cette façon de musarder à l’intérieur de soi, sport favori de notre sujet sensible. Album de recherches, avec la volonté de briser les conforts de l’homme naturellement assis sur sa notoriété, « Stockholm » livre la copie non conforme d’un homme qui sait qu’il va falloir se surprendre pour durer. « Le milieu » comme l’état des lieux d’un parcours éprouvé par la quarantaine, « La suite » réalisé sous l’emprise de l’écriture automatique ou « Stockholm » atypique morceau qui pourrait être également étranger à l’univers d’Aubert s’il ne révélait cette sauvagerie naturelle qui est la sienne. Blues, jazzy, indus-trip-hop, rock bien sûr, voilà Jean-Louis Aubert en quête d’un air nouveau, moins vicié. « A l’ombre d’un doute » présent sur un quatre titres qui accompagne la sortie commerciale du disque prouve aussi s’il en est que la modestie est plus que jamais épinglée au cœur d’un homme qui cherche toujours à s’étonner. Un peu comme les clowns. Ceci explique peut-être cela, Jean-Louis Aubert décide de se produire dans le cadre magique du Cirque d’Hiver du 24 au 30 avril 1998 pour tenter de mieux faire saisir la démarche iconoclaste de son dernier disque légèrement incompris à sa sortie. Pour la sortie de l’album, il s’était déjà offert la terrasse Martini sur le toit du Virgin Megastore des Champs-Elysées pour un show-case lourd d’une symbolique légendaire, puis avait enchaîné pendant l’été par quelques apparitions dans le cadre non convenu du théâtre des Bouffes du Nord pour une partie sonore on ne peut plus dépouillée. Le Cirque d’Hiver était la troisième étape inattendue de cet autre monde qu’il tente de réinventer en faisant le tour de la piste aux étoiles.

20 juin 1998 :

Il y a aussi parfois le tourbillon promotionnel qui pousse à se retrouver soi-même. Ce soir-là M6 diffuse un concert privé de Jean-Louis Aubert qu’il a choisi d’enregistrer au Cirque d’Hiver. Filmé comme un long métrage, le disque objet de cet événement d’un soir paraîtra selon la tradition le lundi suivant cette soirée unique. On y retrouve les classiques « Quand Paris s’éteint », « Temps à nouveau » ou « La bombe humaine », et quelques morceaux extraits de l’album « Stockholm ». Aubert chante « Locataire » et « Univers » avec ses copines Les Nubians et « Norvegian Wood » avec Tjinger Singh, le chanteur des Corner Shop. Le 25 juillet, après avoir humé pendant une année l’ambiance confinée de salles plus confidentielles, Jean-Louis Aubert se retrouve en première partie des Rolling Stones au Stade de France le 25 juillet. Aubert : terre de contrastes, comme pour dire que impossible n’est pas français et qu’il est tout de même réjouissant de se confronter aux incontournables défis que lance le destin qui s’amuse des clichés.. Celui dont on a souvent loué la lippe jaggerienne et la ressemblance avec les facéties du diable des pierres qui roulent disait là qu’une boucle se fermait définitivement. Avec les angoisses d’un nouveau millénaire qui se lève et une dépression qui marquera la énième mue. De loin la plus émouvante et la plus décisive.

6 novembre 2001 :

En 1999, Jean-Louis Aubert participe au disque au profit du mouvement Emmaus. Il écrit pour cette belle occasion une de ses plus grandes chansons « Veille sur moi ». Le soir du réveillon de l’an 2000, alors que le monde dégorge d’une multitudes d’effets festifs témoins d’une opulence qui accentue la fracture sociale et intellectuelle du monde, Aubert murmure à la télévision cette chanson bouleversante sous l’œil attendri et ému de l’abbé Pierre. Entre temps, il participe au concert de Johnny à la Tour Eiffel et chante « Fils de personne », fait une reprise convaincante du « Chanteur » de Daniel Balavoine, prête sa voix pour un duo avec Patrick Bruel pour l’édition de Solidays. Après quelques voyages en Jamaïque puis au Maroc, Jean-Louis s’enferme à nouveau dans son studio mais éprouve cette sensation effarante qu’il tourne en rond. C’est le moment de s’ouvrir à nouveau à d’autres musiciens. En premier lieu Fabrice Moreau, batteur et producteur, qui pour la première fois de sa vie artistique laisse Richard Kolinka en marge de l’histoire de cet album. Mais laisse intacte l’amitié et l’envie d’être encore désiré. Les épouvantails emblématiques de la saga rock s’effacent pour recomposer un univers entre rock et chansons. Renaud Letang, l’ingénieur fidèle de Manu Chao et Alain Souchon, va l’aider à éclaircir sa démarche qui se résume à l’harmonie retrouvée. L’album “Comme un accord” présente Jean-Louis Aubert photographié par Jean-Baptiste Mondino, s’ouvrant aux regards, les mains offertes, la guitare s’effaçant devant lui. Il y a presque tout dans cette image comme dans la première chanson « Commun accord » qui atteste d’un album réalisé dans une forme de jubilation collective. Le sage est cette fois-ci au contact de jeunes musiciens pour qui la voix de Jean-Louis Aubert résonne comme une borne indéniable dans l’histoire du rock hexagonal. Ensemble, ils bousculent les habitudes du symbole de notre histoire française en double croche. « Voyager en soi-même », c’est comme le carnet de bord personnel et permanent d’un auteur compositeur en quête de renaissance. Un album simple, qui stigmatise le retour à toute la magie des sons qui firent la gloire des disques des années 70. Pour être en phase avec l’époque, nous pourrions dire qu’il s’agit là d’un disque épris de vintage, mais qui n’ignore en rien l’apport de la technologie numérique. Manifeste de l’épure, ce disque renoue à ciel ouvert avec une inspiration aquatique. Inspiration un temps éparpillée, qui lui fit subir le syndrôme d’Icare (la peur de la page blanche) qu’il chassera lors d’une évasion solitaire sur une plage de Corse où totalement nu (tiens donc), il retrouvera les émotions premières de la vertu de l’emprise du cosmos pour recontacter avec les muses de la création. Il y a aussi de la joie dans ce disque, l’envie d’essentiel : « L’essentiel est simple/Et l’essentiel est vivant… », des parfums de voyages « Alta Gracia », une flamme intacte. En résumé comme en conclusion une réelle résurrection, riche d’enseignements pour tous les enfants du rock. Et laissons Jean-Louis Aubert conclure provisoirement cette longue traversée de l’envie :
« J’ai l’impression d’avoir commencé cet album il y a très longtemps, dès le premier Téléphone, peut-être… ».

Didier Varrod.